Tout a une fin, sauf la banane qui en a deux

- Proverbe malien

jeudi, décembre 21, 2006

24 heures...



Dans 24 heures, j'embarque dans l'avion qui m'arrachera à l'Afrique et me ramènera chez moi. Est-ce que je reviendrai? À cette question, je répondrai par une phrase que j'ai souvent vue peinte sur les sotramas (système de transport en commun de Bamako) : "Dieu seul sait". Pour le moment, ce que je sais, c'est que je laisse ici quelques histoires incomplètes, projets avortés, curiosités insatisfaites et amitiés déçues. En tête de liste, ce blogue qui devait raconter mes histoires, et qui finalement ne fait qu'en offrir un bref aperçu. Alors gardons les bilans pour plus tard, et continuons l'histoire tandis que j'y suis encore.

Souaré est un étudiant en médecine que j'ai rencontré lors du stage à l'urgence. Dès mon arrivée, il m'avait proposé d'aller à son village, Kiban, pour me présenter sa famille. Malgré ma méfiance d'arriviste, nous avons échangé nos numéros, et il a tenu le rôle de guide pour mon arrivée à l'hôpital, puis pour visiter la ville de Bamako. Souaré est un Soninké, une ethnie qui trouve ses origines dans le puissant empire du Ghana, premier grand empire noir d'Afrique, comme il se plait tant à le dire. Les Soninkés sont réputés pour avoir le sens du commerce et du voyage. Ils sont tous frappés par la "maladie de la boussole" qui les emmène à partir en grand nombre vers les pays du nord. Généralement, leurs enfants quittent la famille et l'école très tôt soit pour le commerce ou pour le mariage, dépendant de leur sexe. Dans toute sa verve typiquement soninkée, Souaré m'explique la problématique du mariage prématuré chez les filles de son village, qui fait en sorte que l'on retrouve le plus haut taux d'analphabétisme au Mali dans la communauté soninkée. Pris par la curiosité, j'ai voulu aller voir ce qu'il en était.

Kiban est situé à trois heures de Bamako, dans un autobus poussiéreux et bondé sur le toit duquel s'entassent les marchandises les plus hétéroclites; en grande majorité des sacs de céréales et des tissus, mais aussi des médicaments, de l'essence en bouteilles, des tapis, des ustensiles, du thé, et j'en passe. Et tout ça s'entasse dans une pile qui fait la moitié de la hauteur de l'autobus. Kiban est le village où Souaré a vécu jusqu'à l'âge de quinze ans, élevé par sa grand-mère. Ses parents vivent à Brazzaville et son père subvient à distance aux besoins de la famille élargie; c'est-à-dire les quatre oncles et leurs femmes respectives, les innombrables enfants et la grand-mère. La maison où il a grandi est comme toutes les autres maisons maliennes: une grande place centrale à ciel ouvert qui sert à la fois de salon, de cuisine, de poubelle, de terrain de jeux et d'enclos pour les poulets, les ânes et les chèvres, au centre de laquelle sont posés deux greniers à grain (plutôt vides pour l'instant vue la situation financière précaire de la famille); et autour de la place centrale sont construites une douzaine de petites cabines qui servent de chambres pour chacune des petites familles composant la grande famille.
À mon arrivée, les femmes cessent de piler le mil, les enfants cessent de jouer et les hommes... ben les hommes ils faisaient déjà pas grand chose. Souaré commence par me présenter aux femmes, puis un enfant moins gêné que les autres vient me donner la main, brisant la glace pour tous les autres qui l'imitent à leur tour. Ensuite, les hommes se lèvent et viennent me saluer. Fait étrange: deux des oncles de Souaré sont sourds-muets (peut-être des séquelles de méningite) et s'expriment par un langage gestuel étonnemment élaboré qu'ils ont développé en famille, leur permettant de communiquer avec les autres. Ils terminent avec un geste qui pointe une chaise, accompagné de marmonnements inaudibles. Je devine "assieds-toi". Mais Souaré m'invite ailleurs: "Viens, je vais te présenter ma grand-mère". J'entre alors dans une pièce sombre où est assise une vieille dame qui ne voit que d'un oeil et qui, reconnaissant Souaré accompagné d'un blanc, se lance dans d'interminables bénédictions, pour ensuite offrir à boire et à manger: de l'eau fraîche (dont je n'ai bu qu'une gorgée par politesse) et de la bouillie de mil. Pendant que nous mangeons, la nuit fait son arrivée en douce, et une agitation commence à se faire entendre dehors.
En sortant, je vois une vingtaine d'enfants de cette famille et d'ailleurs, attroupés devant un poste de télévision pour les deux heureuses heures où la famille reçoit sa ration quotidienne d'électricité. Barbarita, les couleurs de l'amour. Dans ce petit village au fin fond de l'Afrique, pour ainsi dire au bout du monde, une poignée de jeunes s'extasient devant une sud-américaine qui apprend à danser le baladi pour plaire à son prince saoudien qui doit la prendre dans son harem. La télésérie est entrecoupée de pauses publicitaires où les enfants chantent en choeur en même temps que la télévision. Les deux heures écoulées, le courant coupe brusquement et toute la maison, toute la rue, tout le village, sont plongés dans la noirceur absolue. On voit les étoiles à Kiban beaucoup mieux qu'à Bamako.
Souaré m'avait parlé d'un projet de culture maraîchère qu'il voulait établir à Kiban pour employer les femmes du village. Il avait déja regroupé les jeunes ressortissants de sa région et fondé une association qui s'occupait de récolter des fonds à cette fin. Mes connaissances étant limitées dans la culture maraîchère à la cueillette des fruits sauvages, l'aide que je pouvais apporter était plutôt restreinte. Mais, semble-t-il, le simple fait d'avoir un blanc à ses côtés peut ouvrir bien des portes au Mali. C'est ainsi que nous avons rencontré le médecin du village, le directeur de l'école, le maire de la ville et même le gouverneur de la région de Koulikoro, avec qui nous avons pu palabrer, digresser, prendre le thé et rire un peu, pour enfin apprendre de la bouche du maire que l'emplacement prévu par Souaré pour faire le jardin était déjà occupé par un projet d'envergure d'une organisation néerlandaise. Quand je vous parlais de projets avortés...
Mais la journée n'a certainement pas été vaine pour autant. Lors de notre visite à l'école, nous nous sommes improvisés conférenciers, et nous avons fait une tournée des classes remplies à craquer d'étudiants entre 8 et 18 ans, pour y discourir sur l'importance de s'accrocher aux études. L'éloquence soninkée de Souaré, liée aux faits qu'il soit étudiant à l'université, qu'il vienne du village et qu'il soit accompagné d'un blanc, ont certainement eu beaucoup d'impact sur ces centaines yeux qui étaient rivés sur nous, ou plutôt sur moi (semble-t-il que trois ans ont passé depuis que le dernier blanc est venu à Kiban).
Effectivement, il doit être difficile d'être étudiant à Kiban. Le soir, à l'heure où toutes les lumières sont fermées, il ne demeure que la lueur d'une lampe à l'huile qui sert à éclairer le cahier d'Oumar, le jeune frère de Souaré, qui étudie pour le lendemain.
Voila ce qui conclut mon dernier message pendant que je suis en Afrique. Je ne sais pas si je vais le continuer après être revenu. Je vous parlerais des nuits de garde à l'hôpital, de Moussa le petit voisin, des employés de la maison Oumou, Richard et Bainy, des petits Talibés, officiellement étudiants de l'école coranique mais officieusement mendiants, des chauffeurs de taxi philosophes, du service de réanimation de l'urgence, la vision la plus près de l'enfer qui m'ait été donnée de voir...
Encore tellement de choses à dire, je vais devoir revenir. D'ici là...
On se revoit au Québec!
François

lundi, décembre 11, 2006

Tribulations pédiatriques

Madou Diakité n'a jamais été un enfant fort. Depuis sa naissance, il y a quatre mois, il ne mange que très peu, ne prend pas de poids, et tombe malade au moindre coup de vent. Sa mère non plus, d'ailleurs. Bainy Kouma, dix-neuf ans, tousse depuis plus d'un an, d'une toux qui lui fait parfois cracher du sang. Elle est toujours fatiguée, trop fatiguée pour travailler, et le père du bébé est parti au Sénégal sans reconnaître la paternité de l'enfant. C'était donc son père à elle qui l'entretenait. Il y a six mois, on l'a encourager à passer un test de dépistage pour le VIH qui est revenu positif. Alors, son père, l'accusant de prostitution et de trahison, refuse de continuer de prendre la charge de l'enfant, et elle se retrouve toute seule. L'état sérologique de l'enfant n'est pas connu, mais considérant son état de santé, l'espoir est mince.

Des cas similaires ne sont pas rares au Mali, et plusieurs familles se trouvent ainsi ostracisées par cette maladie-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom. Difficile d'envisager un avenir pour ces morts en sursis, dernière branche de l'arbre généalogique. Pourtant, malgré toutes les injustices qui semblent s'acharner sur la famille de Madou, il bénéficie d'une grande chance qui n'est pas donnée à tous les sidéens maliens: il a une marraine québécoise qui a décidé de le prendre sous son aile et d'entreprendre les démarches pour lui venir en aide.

Élise travaille à la condition féminine dans le village où vit la famille Kouma, et est hébergée chez eux depuis trois mois. Elle a donc suivi cette histoire de près et s'est trouvée appelée à agir. C'est ainsi que, pendant plus d'un mois, elle a accompagné à plusieurs reprises l'enfant et la mère à l'hôpital Gabriel-Touré, à plus de deux heures du village, pour lui faire passer le test de dépistage et de contrôle du VIH. Par la même occasion, elle a contribué en temps et en argent à traiter les innombrables infections qui s'acharnent sur le système affaibli du petit Madou.

Au Mali, depuis 2004, les ARV sont gratuits pour tous les patients faisant partie d'une clinique de suivi. Pour celà, il est nécessaire d'avoir reçu un décompte de CD4 démontrant un déficit immunitaire avancé, passeport pour la trithérapie. Après un mois d'allers-retours entre l'hôpital et le village, le résultat des tests se faisait encore attendre, et la thérapie ne pouvait débuter. L'état de l'enfant se dégradait dangereusement, et le père refusait que la mère ne débute la thérapie avant l'enfant.

J'ai commencé un stage en pédiatrie à mon retour de Mopti, en consultation externe les lundis, mercredis et vendredis, et dans une clinique de consultation VIH les mardis et jeudis. C'est ainsi que j'en vins à rencontrer Madou Diakité. Il était le trente-deuxième et dernier patient d'une journée assez chargée, et il est entré dans le bureau attaché sur le dos de sa mère, comme toutes les femmes portent leur enfant. Les deux étaient accompagnés de Dramane, un jeune étudiant ami d'Élise. Quand la mère a détaché l'enfant de son dos pour que nous l'examinions, j'ai vu à la mine des médecins que la situation était critique. Le petit squelette que Bainy tenait dans les mains respirait comme si chacune de ses inspirations était la dernière. Il avait les yeux grands ouverts d'un noyé ou d'un étranglé. Sa peau plissée et diaphane témoignait d'une déshydratation et d'une dénutrition sévères. Il avait le poids et le périmètre cranien d'un prématuré (respectivement 2,8 kilos et 37 cm) , mais la peau d'un vieillard. Les médecins ont recommandé qu'on l'hospitalise immédiatement en réanimation (soins intensifs) pour le réhydrater et le ventiler. Ils ont prescrit les médicaments et le matériel nécessaire à son hospitalisation et la mère est resortie, bébé au dos, pour acheter les médicaments à la pharmacie. Comme je devais faire la garde et passer la nuit, j'ai assuré Dramane que je reviendrais le voir, et je suis parti souper. À mon retour, l'enfant a disparu. Il n'est ni en réa, ni dans les salles d'hospitalisation, et personne ne peut me dire ce qu'il en est advenu. La garde se passe sans que la mère ne revienne. Les heures passent et j'imagine le pire... et Élise qui est partie dans le pays Dogon, le choc que ça lui fera! Le jeudi, j'en parle aux médecins de la clinique VIH et ils me répondent en regardant par terre: "Tu sais, l'enfant était très mal en point..." Dans l'après-midi, j'avais cessé d'espérer quand j'ai un appel de Dramane, qui m'informe que la mère est revenue au village avec l'enfant, car ils n'avaient pas les 5000 francs CFA (10$) nécessaires pour acheter les médicaments. Je me situe à quelque part entre la joie d'apprendre qu'il est toujours vivant, la frustration de me dire que j'aurais pu leur fournir cet argent, et la fatigue de cette foutue garde qui ne me quitte pas (j'y reviendrai). Dramane m'apprend alors que la mère se mettra en route vers l'hôpital le lendemain pour y être à dix heures avec l'enfant et qu'Élise nous y rejoindra. Je vais donc voir David, un pédiatre français plein de ressources avec qui j'ai eu la chance de travailler en réanimation quelques fois, pour l'avertir de l'arrivée de cet enfant et lui demander s'il accepterait de le prendre en charge. David était avec nous à la clinique quand nous avons vu l'enfant et accepte le défi professionnel que je lui propose.

Vendredi, premier décembre, la journée commence à l'hôpital, je rejoins David dans une salle de soins intensifs débordée. Débordée d'enfants, de leurs pleurs faibles, de miasmes morbides, effluves de sang séché et d'urine. Cinq enfants dans une couchette, des enfants longs comme ma main, de petits sachets de peau qui retiennent tant bien que mal une poignée d'organes plus ou moins vivants, luttant pour s'accrocher à une vie dans laquelle ils sont arrivés beaucoup trop tôt. D'autres enfants dévorés par des parasites, secoués de frissons palustres, fiévreux et inconscients, alors que les trophozoïtes malariques font sauter leurs globules un par un. Au milieu de ce spectacle macabre, David est penché sur une petite fille de moins d'un an, comateuse et déshydratée, il tente depuis plus d'une heure de lui trouver une voie d'entrée pour la réhydrater de toute urgence. Après avoir essayé les veines des mains et des pieds, il en est à la jugulaire externe qui semble elle aussi réticente à se faire piquer. L'ultime solution qui se présente est la foie péri-osseuse: un cathéter utilisant une des veines du crane. Nous sortons donc pour aller chercher l'aiguille nécessaire pour cette procédure. Sur le chemin, nous croisons Élise, Bainy, Madou et Linda (une étudiante en médecine de l'Université Laval qui fait comme moi un stage au Mali) qui sont arrivés et attendent déjà. L'enfant ne semble pas s'être amélioré depuis sa dernière visite. Nous continuons notre route vers le bureau du major où nous butons contre une porte fermée à clé: le vendredi après-midi, c'est la prière pour tout le monde. Espèrons que leur prière viendra en aide à cet enfant qui nécessite un cathéter de toute urgence. Nous retournons donc vers la réa, et je reste avec Madou, alors que David retourne à son patient. Il ressort quinze minutes plus tard, le pas rapide, la tête basse, dans un grand soupir suivi d'un "MERDE!". Et nous le suivons vers la salle de consultation.

Consertation avec madame Touré, responsable du VIH à l'unité de pédiatrie, décision d'un plan d'action, quinze minutes et c'est fait. Action. Élise part vers la pharmacie pour les médicaments, David part préparer la salle d'hospitalisation avec Linda, et je pars vers la radiologie avec la mère et l'enfant. Le cliché n'est pas encourageant. Encore une fois, on a de la difficulté à trouver une veine. J'assiste tant bien que mal à David qui se démène, la sueur au visage, pour finalement trouver une route praticable au niveau du malléole externe. Après une sonde gastrique, deux solutés, un déparasitant, un antibiotique, un antifongique et du lait, il suffisait de s'assurer que le traitement continue pendant la fin de semaine, tâche ardue, vue la qualité irrégulière des soins infirmiers dans cet hôpital. Élise a élaboré un tableau que la mère devait cocher après l'administration des médicaments oraux et l'enseignement, traduit par Lalia, une amie malienne de Linda qui était arrivée à je ne sais trop quel moment pendant la cohue, pour l'allaitement et la préparation du lait s'est fait efficacement. Une fois que tout celà fut terminé et que tout ce qui pouvait être fait fut fait, la poussière est retombée pour laisser poindre la fatigue et la faim de la journée. À la cantine, David nous apprit que la petite fille sur laquelle il tentait de trouver une veine avait cessé de vivre à son retour, et qu'il avait tenté de la réanimer en vain. Ce gars-là a un moral de béton. Il nous fit aussi remarquer que rien de tout celà n'aurait été possible normalement au Mali, à cause du manque d'argent et d'aide. Il s'agissait d'un cas exceptionnel. Pourtant, il était encore loin d'être sauvé.

Ce soir-là, nous avons appris que le premier décembre était la journée mondiale de la lutte contre le SIDA.

Aujourd'hui, Madou Diakité est toujours hospitalisé à Gabriel Touré. Il a pris un kilo, il mange bien, mais tousse un peu. Sa mère aussi tousse toujours. Un examen des crachats n'a détecté aucun bacille tuberculeux, mais la radiographie de la mère démontre un granulome, témoin d'une primo-infection à la tuberculose. On envisage de traiter d'abord la tuberculose, sans avoir de certitude sur sa présence, puis de débuter les ARV dans environ deux semaines. D'ici-là, je serai déjà parti.

Pronostic: les médecins qui travaillent à la clinique VIH disent qu'il leur est arriver de débuter les médicaments chez des sidatiques pratiquement grabataires, et de les remonter à un point où ils rejoignaient les normales de poids et de taille des enfants non-infectés. C'est encourageant. À long terme, par contre, son seul espoir réside dans l'apparition de nouveaux traitements curatifs pour le VIH. À ce qu'on dit, la recherche va bon train...

Bonne journée à tous, et prenez soin de votre santé!

François

P.S. Toutes les journées à l'hôpital ne sont pas si éprouvantes, il ne faut pas se faire du souci pour moi. David, par contre, fait de ces patients son pain quotidien.
P.P.S. Excusez le jargon médical; voici pour vous aider: fr.wikipedia.org

vendredi, décembre 08, 2006

Mopti, Djenné et Ségou, en suivant le fleuve

11 novembre, Mopti ou la Venise malienne



Blottie entre deux larges fleuves qui lui confèrent le titre de Venise malienne, Mopti vaut le déplacement. Nous n'aurions pu séjourner trois jours dans un hôtel de Mopti sans consacrer au moins une journée à sa visite. Ne serait-ce que pour les rizières infinies dont je vous ai déjà parlé, mais aussi pour les contrastes entre la frénésie des habitants et des marchés, et le la lente nonchalance du fleuve Bani qui coule à peine plus qu'un lac, emportant avec lui quelques pirogues de pêcheurs ou de touristes. La promenade sur la route qui longe le fleuve en ce samedi, guidés par un piroguier nommé Dramane, nous mène vers le marché d'artisanat, en passant par ceux des épices, du poisson et des vêtements. Nous croisons aussi au passage des marins qui jouent à un étrange jeu de billes Touareg qui, aux dires de Dramane, se joue comme les dames. Pour les plus jeunes, la route est bordée de jeux de baby-foot, auquel les Maliens se défendent plutôt bien.

Le marché ressemble à une véritable fourmilière où des milliers de gens s'affairent à transporter, transformer ou surtout à vendre leurs marchandises parfois impressionnantes, souvent sans intérêt. À gauche, une charrette transportant des sacs de beurre de karité est coincée dans un caniveau et Jean-Cyr, Germain et moi tentons de l'en sortir, enduisant nos mains de la substance aux propriétés bénéfique (j'ai d'ailleurs les mains très douces depuis!); à droite, un paraplégique mobile du nom de Youssouf me demande cent francs pour manger. On voit plusieurs de ces bolides dans les rues de Bamako, et je me C'est ainsi que je me suis retrouvé plus ou moins malgré moi l'heureux propriétaire d'une poignée de colliers, de bracelets, de porte-clefs et de statuettes dont les profits allaient à une association pour étudiants. Ils m'ont eu par les sentiments.



Après Mopti la belle vint Djenné la vieille, Djenné l'historique. Bâtie au IXe siècle sur une île de 88 km carrés, sa construction a nécessité qu'une jeune fille nommée Tapama Dnenepo fut enfermée vivante dans le mur d’enceinte de la ville afin de protéger la cité et en assurer la prospérité. Sacrée patrimoine mondial de l'UNESCO, la ville s'enorgueillit de sa Grande Mosquée, la plus grande construction de banco au monde, qui n'est guère qu'un vulgaire amas de terre à côté de la mosquée Hassan II de Casablanca. On ne laisse pas entrer dans la mosquée les touristes qui n'ont pas fait les ablutions, alors j'ai été un peu déçu de ce que j'ai pu en voir de l'extérieur. Des murailles de terre crépie de beurre de karité et de bouse de vache, rien de plus. La ville de Djenné semble ne pas avoir évolué depuis le Moyen-Âge. Des ruelles tout juste assez grandes pour un homme, dans lesquelles coule un caniveau urineux dans lequel les enfants jouent et boivent. Djenné ne mérite pas vraiment qu'on lui consacre davantage qu'un paragraphe pour la décrire en touriste, si j'en connaissais l'histoire colossale, je pourrais pourtant y consacrer un livre en entier. Entre les deux, lâche que je suis et pressés que vous êtes, je choisis le paragraphe.


Sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes pour dormir dans un endroit que Noëlla avait visité il y a plus de dix ans, du nom de Teriyabougou (la case des amis). Cet endroit paradisiaque sur le bord du Bani trouve son origine dans l'initiative et le porte-feuille d'un prêtre français qui a décidé d'y créer une ferme écologique autonome, qui s'est plus tard transformée en un centre de villégiature. On se retrouve sur le site comme en pleine jungle, parmi les cris des oiseaux sauvages et des singes. On y garde en liberté des grues et des paons, et en captivité un boa, des tortues, des gazelles, des singes (plutôt agressifs, parlez-en à Jean-Cyr!) et des lapins. On y fait pousser de l'eucalyptus, des bananiers, des manguiers, des ananas, des papayers, ainsi que de nombreux autres arbres. On utilise les déchets organiques pour créer du gaz naturel pour activer les fours de la cuisine. La pompe à eau est activée par une plaque à énergie solaire (ressource inépuisable en Afrique). Cette organisation impressionnante a pour résultat un oasis de fraîcheur en plein milieu du désert, et donne une lueur d'espoir après avoir vu autant d'étendues désertiques. Nous y avons rencontré une équipe de français qui y était arrêtée après avoir traversé une rivière en pirogue à cause d'un pont submergé.


Au matin, je fus réveillé par un de ces oiseaux à longue queue bleu métallique qui cognait dans ma fenêtre à grands coups de bec, et c'était tant mieux, car Ségou nous attendait, ainsi que notre chauffeur Bainy Coulibaly, pour aller visiter sa famille à Markala. Berceau de l'ethnie Bambara et de la famille Coulibaly (presque tous les Ségoviens sont Coulibaly), Ségou raconte l'histoire des 4444 palanzan, dont l'emplacement du 4445ième serait inconnu même par les gens de Ségou, et à plus forte raison par un étranger. J'ignore l'intérêt ou la signification d'une telle histoire, mais plusieurs me l'ont racontée. La rencontre avec la mère de Bainy, qui venait de perdre sa fille, la soeur de Bainy (il faut toujours spécifier) la semaine d'avant, nous a accueilli en nous bénissant infiniment, en nous demandant de protéger son fils. De voir Bainy, ce costaud Bambara, ému et soumis comme un petit enfant devant sa vieille mère malade a été très émouvant pour nous tous, témoins privilégiés de ce moment intime.

Après avoir fait nos adieux à la famille, que je ne reverrai jamais de ma vie (comme plusieurs autres, mais ça fait toujours quelque chose d'y penser), nous nous dirigeames vers le barrage de Markala, croisant au passage une cérémonie d'anciens chasseurs qui tiraient des coups de feu dans les airs, en mémoire d'un temps où le gibier sauvage parcourait encore les prairies, avant la descente du désert. Le barrage en question est envahi de pêcheurs qui lancent leurs lignes en aval et de lavandières faisant sécher leur linge sur les montants du barrage. Après Markala, nous nous dirigeâmes encore vers Ségou, où une pirogue nous mena vers un petit village de potiers de l'autre côté du Niger où nous attendait un spectacle impressionnant. En ce dimanche, on amenait au centre du village la production de la semaine pour la recouvrir d'herbes sèches et, dans un grand brasier, cuire les poteries. On dit que le village des potiers serait peuplé par les veuves des villages environnants qui auraient été rejetées par les hommes et se seraient réunies dans une commune.

Conduire de nuit au Mali n'est pas recommandé, en particulier un dimanche soir, jour de marché. Les vélos, les charettes, les piétons, les animaux circulent sans lumières. Et c'est sans compter les camions surchargés de marchandises sur lesquelles sont assis les marchands qui reviennent du marché (amusez-vous à compter).

C'est la fin de ce périple dans le Mali profond. Un peu résumé, mais l'essentiel y est. Je dois en garder pour alimenter les conversations du temps des fêtes quand même. Et il me reste encore tellement à dire. Un jour, je vous raconterai... Quelle histoire!

D'ici là, prenez soin de vous, et attention aux bébés qui toussent!

François


lundi, décembre 04, 2006

Un Pays dans un Pays


9 novembre 2006 (oui, je sais, presqu'un mois trop tard...)


D'abord, une petite leçon d'anthropologie. Une des particularités du Mali qui contribue à son charme et à sa complexité est la diversité des peuples et des cultures qui le composent. Plusieurs ethnies se divisent le territoire malien, partageant des histoires d'alliances et de guerres transmises de génération en génération, dont les relents se manifestent aujourd'hui sous la forme de plaisanteries entre les gens des différentes ethnies ou familles. Chacune de ces ethnies possède un métier, des noms, un dialecte, une physionomie et des traditions qui leur sont propres, et qui rendent leur culture d'autant plus intéressante qui leur est propre. Parmi les principaux groupes ethniques du Mali, on retrouve les Bambaras et les Malinkés qui peuplent principalement la région de Ségou; les Sarakolés, les commerçants de la région de Kayes; les Peulhs, les éleveurs de la région de Mopti; les Touaregs et les Maures qui peuplent les déserts du nord, les pêcheurs Bozos, les Senoufo, les Songhaï, et enfin, les derniers mais non les moindres, les Dogons.

Aujourd'hui, ce sont les Dogons que nous allons rencontrer. En partant de Mopti, on se dirige vers Bandiagara, première ville du pays Dogon, sur une route goudronnée de près de 100 km. Céline l'a appelée la ville Paprika, vue la couleur rougeâtre de tous les bâtiments de banco, directement liée à la couleur de la terre elle-même. Nous n'avons guère fait plus qu'une brève escale à Bandiagara, le temps de voir le centre de recherche sur le paludisme au centre de référence, où travaille un ami de Rakiatou. La route (si on peut appeler route ce sentier peu fréquenté où nous devons contourner les ponts effondrés pour ménager notre véhicule) vers notre prochaine destination, Sangha, fut nettement moins aisée que celle que nous venions de parcourir. Pour les 45 kilomètres à faire, nous avions prévu trente minutes, alors qu'il nous en a fallu plus de deux heures, ce qui serrait légèrement notre horaire. À mesure que nous avancions, je sentais que nous nous éloignions du fleuve, et cette simple impression me donnait la nausée. Ou était-ce à cause des cahots qui secouaient le quatre-quatre et par le fait même mon contenu gastrique instable? Quoi qu'il en soit, la progression du Sahara se fait sentir dans cette région où de grandes bandes de sable témoignent de la présence d'une rivière qui aurait coulé lors de la saison des pluies qui pourtant s'est terminée le mois passé. Le fleuve Saint-Laurent me manque. Nous sommes arrêtés pour prendre en photo les barrages construits avec des sacs de sable que les habitants avaient monté pour cultiver leurs minuscules carrés d'oignons, et j'ai senti le soulagement que peuvent ressentir les hommes du désert trouvant une oasis. En arrêtant dans cet endroit qui semblait au premier abord inhabité, nous avons été en moins de quinze minutes assaillis par une horde d'enfants qui demandaient des cadeaux, des bics ou de l'argent. Quand Jean-Cyr a sorti un paquet de crayons à mine pour leur donner, j'ai cru qu'on allait le perdre sous la masse de petites mains qui se dressaient vers lui pour les lui arracher. Il a tenté tant bien que mal de les distribuer équitablement.


À Sangha, alors que j'avais l'impression de ne jamais avoir été aussi loin de chez moi, nous avons trouvé un restaurant digne des meilleures tables du Québec qui nous a servi en moins de cinq minutes un plat d'aubergines grillées et un poulet succulent. Rien ni personne ni nulle part n'échappe à l'industrie touristique. Rakiatou, qui semble connaître la moitié des Maliens, nous a présenté un de ses amis, Bouba Dolo (tous les gens de Sangha sont Dolo), qui nous a guidé vers la falaise de Bandiagara, une structure géologique impressionnante, se dressant sur plus de 200 kilomètres de long au bout de laquelle s'étend le désert à perte de vue. Marquée par plus de mille ans d'histoire africaine que je vais tenter de vous résumer en quelques lignes, cette falaise est un patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1989.


D'abord, vinrent les Pygmées, un peuple réputé pour sa petite taille (70 à 100 cm) qui se sont établis dans la falaise en creusant des grottes. Puis, ils furent chassés par les Tellem, un peu plus grands, qui ont repris leurs habitations et les ont habitées jusqu'au XIVe siècle, époque où ils furent chassés par les Dogons. Notre guide raconte que les Tellem volaient comme des oiseaux pour se rendre à leurs maisons à flanc de falaise, mais plus vraisemblablement, ils utilisaient des lianes qui descendaient des arbres en haut du plateau (à l'époque le pays était moins sec) atteindre leurs maisons. Les Dogons, qui avaient une grandeur normale, étaient trop grands pour habiter ces maisons, et se sont établis en bas de la falaise, utilisant les grottes pour entasser les corps de leurs morts.

Au retour à Sangha, nous sommes entrés dans un petit village pour marcher dans les rues, suivis par un groupe d'enfants avec lesquels j'ai joué au ballon, le faisant rebondir sur les murs de banco qui formaient les ruelles étroites de la ville et les portes Dogon, véritables oeuvres d'art traduisant la cosmogonie Dogon complexe que Bouba nous a expliquée. Ce que j'en ai retenu, c'est que le chef du village doit renoncer à se laver, son hygiène personnelle devant être assurée par un serpent qui vient le lécher la nuit. La table de divination qui sert au grand sorcier à prédire l'avenir consiste en un quadrillage représentant les familles du village, où sont disposés des batonnets, des cailloux et des arachides. La nuit, le chacal vient manger les arachides et dérange par l'occasion les cailloux et les brindilles. Le lendemain, le sorcier interprète les bouleversements apportés par le chacal pour prévoir l'avenir des familles. Ce jeu n'était pas sans me rappeler celui qu'on pratique au festival du Boeuf qui consiste aussi à quadriller le sol pour qu'un animal décide de la destinée de certaines personnes.

Chez les Dogons, les pilliers à palabres font office de palais de justice. Plusieurs vieux s'y réunissent pour discuter interminablement des questions de famille, de société et de justice. Le plafond bas intentionnellement pour que celui qui s'emporte dans la colère et se soulève se cogne la tête et se rassoit. C'est ainsi qu'on évite les discussions trop houleuses. C'est l'équivalent (selon moi plus efficace) du marteau de nos juges.

Dommage que nous n'ayons pu rester plus longtemps dans ce pays riche de culture, dommage que nous n'ayons pu marcher dans la falaise de village en village, dommage que nous n'ayons pu assister à la danse des masques. Ce sera pour une autre fois...

Inch Allah,

François

dimanche, novembre 26, 2006

Y'a pas de problème

Mercredi, le 8 novembre

Certains disent qu'on n'a pas vraiment connu un pays avant d'avoir vu la campagne. Or, il y a déjà presqu'un mois que je suis au Mali et je n'ai vu que Bamako. Quoique Bamako est une ville tellement différente des grandes capitales occidentales, elle n'en demeure pas moins un carrefour des cultures des différentes régions du Mali et d'autres pays d'Afrique. Allons donc voir ce qu'il en est dans l'arrière-pays, et pourquoi ne pas faire un peu de tourisme au passage? Les amateurs de photos seront servis.

C'est ainsi que ce matin, nous sommes partis en deux autos à destination de Mopti, la Venise malienne, en compagnie de deux des collègues de Noëlla, madame Coulibaly et Aba Touré, et sa fille Rakiatou, une sociologue qui nous servirait de guide au cours de ce périple. S'ajoutaient au voyage Céline, la soeur de Noëlla, et son mari Germain, qui sont de passage à Bamako pour deux semaines. Pour terminer l'équipe, les deux chauffeurs des automobiles dont Bainy Coulibaly, le chauffeur de Noëlla. Les Touré sont des Songhaï, gens du nord, et Aba s'est enroulé la tête d'un turban beige pour retourner vers chez lui.


La route était bordée de baobabs, ces pilliers millénaires et imposants dressent leurs rares feuilles vers le ciel et laissent mollement tomber leurs fruits, les pains de singe (soit dit en passant, un excellent remède contre le rhume des fesses selon un marchant de Dakar), vers le sol. Ces vieillards ridés à l'aspect mythique ont grandi autant par le haut que par le sol, par l'érosion du sol au fil des années, de sorte que le tronc actuel est formé par les anciennes racines, formant un creux en son centre qui, selon Aba, peut être habité par des enfants ou des jeunes buveurs de thé. Pour une raison que j'ignore, les baobabs sur le long de la route sont numérotés. Est-ce une forme d'adresse postale pour ceux qui les habitent? Ou un recensement?



La route nous a aussi permis de voir ces monticules de terre rouge qui se dressaient par dizaines au beau milieu de la brousse. Aba nous indique qu'il s'agit de termitières, des nids faits par ces insectes pour survivre à la saison des pluies. Je n'ai pas pu apercevoir les auteurs de ces structures s'élevant souvent plus haut que ma grandeur, mais à l'échelle, nos pyramides ne sont que de piètres tas de poussières mises à côté de ces merveilles du monde animal.




Pour entrer à Mopti, il faut traverser un pont bordé de rizières à perte de vue. Notre arrivée se fit à la brunante, et le spectacle de la lueur crépusculaire du soleil sanglant du Mali, réflétée sur la mer de riz me restera toujours. Mopti la nuit est plus tranquille que Bamako, et moins éclairée. Déjà je me sens à la campagne. Ici, au moins, on peut voir les étoiles. Apprenant que la maison qui devait nous recevoir était occupée, nous avons dû rechercher un hôtel. Au deuxième essai, nous avons trouvé satisfaction à l'hôtel Y'a pas de problème. Situé dans les bas fonds de Mopti, cet hôtel tenu par un couple de français offre à un prix raisonnable des chambres décorées aux bogolans et aux masques. C'est ainsi que se fit notre arrivée dans la Venise malienne. Le programme pour les journées qui suivent inclut la visite de Djenné, ville historique, et du pays Dogon, célèbre pour ses villages à flanc de falaise et ses petits oignons.

Bonne nuit, et à la prochaine!

François

samedi, novembre 18, 2006

Quand débarque l'Amérique



Encore une fois, je me suis fait avare en nouvelles, mais ça n'est pas à défaut d'avoir quelque chose à dire. Bien au contraire, les dernières semaines ne m'ont pas laissé le temps ou la possibilité de vous écrire. J'ai pu connaître le Mali sous plusieurs nouvelles facettes, voir de nouveaux paysages, de nouvelles personnes, et comprendre davantage la complexité et la beauté de la culture Malienne.

Reprenons là où je vous avais laissés.

Après la rotation au Service d'Urgence Chirurgicale de l'Hôpital Gabriel Touré, je me retrouvais avec un choix quant à mon prochain stage. J'en étais à balancer entre pédiatrie et obstétriques quand ma tante m'a demandé de venir avec elle pour rendre visite à un jeune garçon qu'elle a pris sous son aile depuis environ un an. Il se nomme Drissa Coulibaly, est âgé de 17 ans, et a subi une grave brûlure à l'âge de cinq ans qui lui a détruit la moitié gauche du visage et le bras gauche, lui laissant un oeil sans paupières et une bouche élargie dans un rictus qui l'empêche de fermer la bouche. Il réside maintenant chez ASE/Mali, un orphelinat tenu par une femme exubérante nommée Doumbia. Lorsque j'ai vu Drissa pour la première fois, il portait une casquette et avait la tête penchée sur un livre. À notre arrivée, il a relevé la tête, et j'ai compris que ce jeune homme pouvait difficilement espérer aller à l'école et être accepté par d'autres enfants. En effet, comme nous l'a expliqué Madame Doumbia, Drissa n'a pas appris le français, il n'a pas continué l'école, et gagnait sa vie difficilement en mandiant près du Grand Hôtel. Il a pour seul parent un oncle qu'on voit rarement. Elle nous dit ensuite qu'elle envisage trouver un maître d'école pour Drissa et quelques autres jeunes de l'orphelinat (Drissa étant le plus âgé). Elle nous apprend aussi avec excitation que le dimanche prochain, une équipe américaine de chirurgiens plasticiens du nom d'Interplast (www.interplast.org) viendrait à Bamako pour réparer les fentes labiales et palatines, ainsi que les séquelles de brûlures, et que Drissa faisait partie de leur liste de consultation. En apprenant que je faisais un stage en médecine, elle m'a proposé de rejoindre son équipe de traducteurs pour venir en aide aux membres d'Interplast lors des consultations et des opérations. En bon opportuniste que je suis, j'y ai vu une réponse à mon dilemme quant à la poursuite de mon stage, et j'ai répondu que je serais heureux de leur venir en aide. J'en ai discuté avec le professeur Touré, mon maître de stage, et il m'a dit qu'il n'y voyait aucune opposition, même que plusieurs des médecins de l'hôpital allaient aussi se joindre à l'équipe pour la formation. C'est ainsi que j'ai connu Interplast.


Interplast est une organisation humanitaire internationale qui apporte des soins de reconstruction gratuits à plus de 3000 enfants par année depuis 1969. Sa mission est aussi d'enseigner aux professionnels locaux à prendre en charge ces cas chirurgicaux spécifiques. Leur action est concentrée au niveau des fentes labiales et palatines, et des séquelles de brûlures, car il s'agit d'opérations relativement simples, rapides, et dont le résultat représente une grande amélioration de la qualité de vie pour le patient.


Je me suis donc rendu à l'hôpital Luxembourg le dimanche, jour où l'équipe devait arriver, pour les attendre avec les autres traducteurs. À mon arrivée à l'hôpital, un paysage plutôt déprimant m'attendait: des dizaines de patients, souffrant de différentes malformations, étaient assis partout dans la cour de l'hôpital, en attendant le salut qui viendrait sous la forme d'un grand drapeau rayé et étoilé. Parmi les nombreux becs de lièvre, on pouvait distinguer des lymphomes de Burkitt, des cas d'éléphantiasis, et des nomas. Certains d'entre eux avaient porté leur malformation jusqu'à un âge très avancé. Enfin, deux grands camions blancs sont entrés dans la cour de l'hôpital, traversant les patients qui regardaient passer le sauveur. On pouvait pratiquement entendre les trompettes jouer Star Spangled Banner. Les États-Unis arrivent avec leurs gros camions, leurs gros budjets, leurs gros cerveaux et leurs gros coeurs.

En effet, on dira ce qu'on voudra, mais les gens de cette équipe sont tous des personnes sympathiques, altruistes et très intéressants. La semaine a commencé avec des consultations. Très vite, on a reconnu mon utilité pour la traduction (utilité toutefois limitée vu la proportion élevée de patients qui ne parlent pas français). "François, what is an amniotic band?" Un pédiatre du nom de Joseph Hebert, professeur à l'Université de Stanford, m'a en quelque sorte pris sous son aile, me bombardant de questions auxquelles je réponds au meilleur de ma connaissance, parfois correctement, souvent dans l'erreur. Il me demande alors d'effectuer les recherches nécessaires et de revenir le lendemain avec la réponse. C'est le climat d'étude idéal. Après deux jours de consultation, la chirurgie a débuté. J'ai alors pu connaître les autres membres de l'équipe (chirurgiens, anesthésistes et infirmier(e)s), qui sont tous d'excellents professeurs et dont la dévotion ne fait aucun doute. Tout en traduisant entre les chirurgiens américains et maliens, je m'instruisais en questionnant les membres des deux équipes. Ce fut une semaine très enrichissante en valeurs et en connaissances. Dans le début de la deuxième semaine, déjà, les premiers patients opérés revenaient pour faire enlever leurs bandages. C'est toujours émouvant de voir les gens qui voient leur nouveau visage pour la première fois.

J'aurais aimé poursuivre la deuxième semaine avec eux, mais j'avais prévu partir vers le nord avec Jean-Cyr, Noëlla, ainsi que la soeur de Noëlla et son mari. Avant mon départ, je suis allé souper avec l'équipe à l'Amandine pour leur faire mes adieux, et j'ai alors pu échanger avec eux sur leurs expériences dans les pays en développement. Certains ont des histoires incroyables à raconter. Je les raconterai sous demande spéciale. Pour aujourd'hui, c'est terminé. Surveillez la sortie prochaine du périple vers Mopti, Djenné et le pays Dogon, le tout agrémenté de photos.

Kambé à vous tous,

François "Coulibaly" Caron

mardi, octobre 31, 2006

Le coupé-décalé

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"Quoi? Tu ne connais le coupé-décalé?"

Quand j'ai dit à Mamadou Souaré que j'ignorais ce mouvement, j'avais l'impression que je lui avouais ne pas connaître les Beatles. Je me suis senti comme un profond inculte, tout comme lors des conversations sur le match de foot de la veille. Je croyais que l'Afrique était en retard sur l'Amérique, mais il en est tout autrement. Au contraire, elle est en avance. De quatre heures en réalité. En effet, le soleil se lève quatre heures plus tôt ici, ce qui fait que pendant que vous dormez, l'Afrique propage ses mouvements de musique et de danse qui se propagent en utilisant le vecteur du soccer (dont l'Amérique du Nord semble la seule région boudée).

Pour les ignares comme moi, le coupé-décalé est un mouvement qui origine d'Abidjan, et qui a rejoint la France et toute l'Europe par les footballeurs ivoiriens qui le dansaient après un but. C'est une danse, ainsi qu'un style de musique, dans laquelle il faut "couper", puis "décaler". Pour m'y initier, Souaré, un externe de Gabriel-Touré, m'a invité au grand concert de la fête de la fin du Ramadan dimanche soir passé. Le concert avait lieu au stade de football 26 mars (ainsi nommé en souvenir de la date de la chute de la dictature en 1991).

Arrivés au stade, nous voyons un attroupement de milliers de spectateurs devant les guichets de vente de billets, se bousculant pour obtenir leur entrée pour "le concert de l'année". La foule est contrôlée par des militaires qui brandissent une courroie de cuir pour maîtriser la foule. Ils n'hésitent pas à l'utiliser pour frapper dans le tas lorsque bon leur semble. Il faut dire que je comprends leur comportement; moi aussi je serais irritable après un mois de privation. Souaré me dit en souriant qu'ils ne font ça que pour créer l'énervement, espérant récolter des bénéfices pécuniaires de gens qui se fatigueraient d'attendre et accepteraient de payer davantage pour obtenir leur billet. Et c'est ce que nous fîmes; Souaré m'empoigna par la main et, m'utilisant comme son badge VIP, passa au-travers de la file d'attente, devant les militaires (qui n'oseraient jamais frapper un blanc), et jusqu'à celui qui semblait leur chef pour lui demander deux billets, en payant le prix de quatre. Je me suis senti légèrement utilisé, mais la technique fut efficace. Nous sommes entrés et n'avons eu aucune difficulté à obtenir les meilleures places: troisième rangée à l'avant, au centre). En me retournant vers l'arrière, je remarque que semble être le seul blanc parmi la foule (que nous avons évalué à 50000 "décaleurs"). Non, c'est faux, j'ai trouvé une autre personne à la peau blanche, mais en regardant bien, c'était une jeune albinos. J'ai pensé qu'avec le peu de pigmentation dont je suis pourvu, on me prenait probablement aussi pour un albinos. Le concert a commencé et les artistes sont arrivés dans des Hummers et des camions peinturés qui ont fait le tour du stade. Les artistes se sont succédés, présentant chacun une danse qui leur est propre et qui porte des noms comme la "Grippe aviaire" où le danseur imite le poulet atteint de la maladie. Il y a aussi la danse du "chien qui pisse" et celle où on fait semblant de jongler avec un ballon de foot. Le tout se déroule sans alcool et sans émeute.

Sur le chemin du retour, nous faisons un détour par l'hôpital où les fêtards se retrouvent après avoir pris les cruelles rues de Bamako. À une heure du matin, tous les lits de l'urgence étaient pris et certains patients devaient être placés sur le plancher. L'externe de garde nous a regardés d'un regard suppliant quand nous avons dû partir.

Ce deuxième dimanche à Bamako fut des plus épuisants. Ça n'est pas autant le concert que la marche d'une demi-heure que j'avais faite en après-midi jusqu'au parc zoologique, accompagné de mes deux guides imposés Moussa et Oumar. Pour ceux qui prévoient du tourisme à Bamako, je ne conseille pas vraiment ce parc zoologique. L'hippopotame, le lamantin et la giraffe sont décédés, la femelle chimpanzée a un énorme utérocèle et les animaux semblent avoir fait le jeune du Ramadan. Il y a bien la gigantesque tortue qui peut en valoir la peine.

Bonne fête du Ramadan à tous, et à la prochaine.

François

P.S. J'ai pris une semaine de retard dans mes posts. Je vais tenter de la rattrapper dès que possible.